Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie (Jn 15:13)

Je, tu, nous

Je et tu

Un échange de paroles s'énonce toujours sous l'instance d'un «je» dans son rapport au «tu». L'homme et la femme s'expriment à travers un «je» s'adressant à un «tu» : «je me donne..., veux-tu...» Le «je» traduit l'expression personnelle. Il implique le locuteur. Le «je» qui s'exprime dans un discours n'est pas lié à un savoir, ni à l'intelligence, mais à une personne unique, vivant et parlant. Le «je» renvoie à l'existence présente qui demande à s'inscrire dans la durée. Le «je» révèle le corps en un lieu et en des circonstances précises. Le «je» n'est jamais à venir; il est dans l'instant où il s'énonce; d'où sa richesse et aussi sa fragilité. Le «je» d'aujourd'hui n'est pas celui de demain. Il s'exprime dans un contexte spatio-temporel. Il représente un corps exprimé en une parole, en un lieu et un temps qui ne se répéteront jamais. La trahison rapportée sous la formule «tu m'avais donné ta parole», traduit cette fragilité du «je» qui ne se dit jamais qu'au présent.

Le «tu» invite à une communication. Il traduit une invocation, un appel à venir en présence. Dans l'échange de paroles, «le 'tu' de l'interpellation devient le 'je' de la responsabilité 84.»

Le «tu» invite l'autre à devenir «je», c'est-à-dire à prendre la parole et à exprimer sa volonté. «tu» n'est responsable qu'en devenant «je». Le «je» marque ainsi l'avènement du sujet capable et responsable. Le «je» n'existe que parce que le «tu» manifeste la volonté de devenir «je», et réciproquement. Le «je» ne s'exprime pas sans la possibilité que l'autre dise «je» à son tour. Le discours réciproque des deux époux se produit donc «sous la dépendance du 'je' qui s'y énonce 85.» Le «je» est à la fois sujet du verbe et sujet du discours; il ne se conçoit pas sans le «tu», le réversible du «je». L'échange des consentements n'est pas une somme de deux monologues. Chaque «je» s'adresse à un «tu» capable à son tour de devenir «je». Mais, comme le souligne E. Benveniste,

«la polarité 'je-tu' ne signifie pas égalité ni symétrie : 'ego' a toujours une position de transcendance à l'égard de tu; néanmoins, aucun des deux termes ne se conçoit sans l'autre; ils sont complémentaires, mais selon une opposition 'intérieur/extérieur', et en même temps ils sont réversibles 86.»

«Je» donne la parole et «tu» l'écoute. «Je» précède le «tu» dans l'acte de la communication. Le fait d'entendre et d'écouter est lié au «je» qui émet la parole. L'autre, auquel s'adresse la parole, n'est donc pas un «il» impersonnel, absent ou étranger. Lorsque l'homme dit «tu» à la femme, elle comprend «je» pour elle-même; elle est interpellée, touchée au mystère d'elle même; et lorsque la femme dit «tu», l'homme comprend «je» pour lui-même. Le rapport «je-tu» instaure effectivement un échange.

«Le mot fondamental «je-tu» fonde le monde de la relation 87.»

Le couple ratifie ce «je-tu» tout au long de son existence. L'autre ne doit jamais tomber sous la catégorie d'un «cela», c'est-à-dire d'un objet impersonnel et d'un moyen de consommation.

Nous

Cette relation «je-tu» est appelée à s'ouvrir à un «nous». Le «nous» n'a pas à être interprété comme une unité englobante dans laquelle «je» et «tu» seraient gommés. La communion intime d'un «je-tu» à l'intérieur d'un «nous» n'implique aucune confusion où chacun perdrait sa personnalité. Le «nous» est une alliance de deux partenaires ayant un projet commun : celui de construire une communauté. Les différences entre l'homme et la femme demeurent, mais chacun est invité à s'ouvrir à une vie nouvelle. La singularité et l'originalité du «nous», c'est qu'il est à la fois «je» et «tu», sans pour autant être «je» ou «tu». Mais pour que le «nous» puisse advenir, il faut que «je» et «tu» soient présents comme sujets parlant. La réduction de l'un des deux, ou à la limite des deux, comme objet ne permet pas au «nous» de s'exprimer.

Le «nous» conjugal forme la somme de deux «je» où chacun s'implique avec l'autre, où chacun est responsable de l'autre. Le «nous» est une création de deux «je». Il ne perdure que par une re-création perpétuelle. Il se rompt lorsque la communion se dégrade. Alors chaque «je» recouvre sa solitude. Chacun poursuit sa propre route. Le «nous» présente des fragilités lorsque le «je» devient captatif et centralisateur face au «tu» de la relation.

Le «nous» signifie la communauté. Il rassemble deux partenaires sous une même instance et il engage ces deux partenaires dans un même acte de langage. Lorsque «je» dit «nous», il implique l'autre dans une tacite alliance. Le «nous» ne parle jamais. Il est toujours représenté par un «je». Ainsi, le «nous» révèle une mise en commun d'intérêts et un accord interne entre les acteurs en présence. Le «nous» s'enracine dans un événement de communication et une expérience de communion. Il rend présent le «je-tu». Il est le symbole de la parole plurielle.



Citations

84. P. RICOEUR, Lectures 3, Aux frontières de la philosophie, Seuil, 1994, p. 293.
85. E. BENVENISTE, Problèmes de linguistique générale, t. 2, Gallimard, 1966, p. 262.
86. Ibid., p. 260.
87. M. BUBER, Je et Tu, Aubier, 1969, p. 23.

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