Le récit de la passion interpelle. Une arrestation dans la nuit, un procès expéditif, une foule qui crie, des soldats qui frappent,
une croix, et le silence de Dieu. Nous connaissons cette histoire. Nous l'avons entendue
tant de fois que nous risquons de ne plus l'entendre. Alors, laissons-nous interpeller,
par une seule parole — peut-être la plus déconcertante de toute l'Écriture :
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »
Ce cri vient des profondeurs. C'est une prière.
Jésus dit : « Mon Dieu ». Dans l'abandon le plus total,
il s'adresse encore à Quelqu'un. La relation tient, même quand tout semble rompu.
C'est peut-être la définition la plus vraie de la foi : non pas sentir la présence de Dieu,
mais continuer à lui parler dans la nuit où on ne le sent plus.
A nous tous qui traversons une épreuve sans comprendre et sans
obtenir de réponse, dans le silence d'une croix dont personne ne connaît le poids —
ce cri de Jésus est pour nous. Il nous précède dans l'obscurité. Il n'y a pas de fond
de détresse humaine où le Christ ne soit pas déjà descendu.
Mais arrêtons-nous aussi sur ce que Matthieu place juste après la mort de Jésus.
Le voile du Temple se déchire. La terre tremble. Les tombeaux s'ouvrent. Et un soldat romain —
un étranger, un ennemi, celui-là même qui vient de crucifier Jésus —
lève les yeux sur le Crucifié et dit :
« Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu. »
Les grands prêtres n'ont pas dit cela. Les scribes non plus. Les disciples ont fui.
C'est un centurion, debout face à la croix, qui prononce la première confession de foi pascale.
Matthieu nous enseigne quelque chose d'essentiel : on ne reconnaît pas le Fils de Dieu
dans la gloire et la puissance. On le reconnaît dans l'abaissement, dans la blessure, dans l'amour
qui va jusqu'au bout sans se retirer.
La Passion de Jésus n'est pas d'abord un drame moral sur la méchanceté des hommes.
C'est la révélation de qui est Dieu. Un Dieu qui ne domine pas, qui ne s'impose pas,
qui ne descend pas de sa croix pour nous convaincre. Un Dieu qui reste — cloué là, les bras ouverts —
et qui, dans ce reste-là, tient tout. Ce que les moqueurs formulaient comme une défaite
— « Il en a sauvé d'autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! » —
est exactement la vérité de l'Évangile : il sauve parce qu' il ne se sauve pas.
L'amour ne se retire pas. Il tient.
Alors, en entrant dans cette Semaine Sainte, ne cherchons pas à passer
trop vite à Pâques. Restons un moment au pied de la croix, comme ces femmes
qui regardaient de loin. Laissons la Passion nous toucher vraiment — dans ce que nous portons,
dans ce que nous ne comprenons pas, dans ce que nous n'arrivons pas à pardonner.
C'est là, précisément là, que le Christ nous rejoint.
Et si nous restons là, nous découvrirons ce que le centurion a découvert :
que la croix n'est pas la fin de l'histoire de Dieu avec nous.
Elle en est le cœur.
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